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Dans l'œil du regardeur


Ai Weiwei © mcb-a

« Ce sont les regardeurs qui font les tableaux », disait Marcel Duchamp. Lorsqu’on connait l’admiration d’Ai Weiwei pour le célèbre inventeur du ready-made, on n’est pas surpris de trouver à l’entrée du Palais de Rumine les mirettes de l’artiste chinois en format XXL. L’invitation est donc lancée. À notre tour d’ouvrir l’œil (et le bon !) sur l’exposition D’ailleurs c’est toujours les autres – titre justement inspiré de l’épitaphe de Duchamp : D’ailleurs c’est toujours les autres qui meurent.

Le ton est donné dès la première salle. La fameuse série de photographies Study of Perspective ouvre le bal de l’ironie en adressant des fucks aux puissants de ce monde et à toutes les icônes exerçant un pouvoir dogmatique ou conceptuel sur l’individu. Les quarante images, à la provocation « facile » et à l’esthétique toute relative, interrogent. Bingo ! C’est précisément ce que cherche Ai Weiwei.

« La liberté, c’est notre droit de nous interroger sur tout »

Study of Perspective, Ai Weiwei © PLATEFORME 10

Les doigts de l’artiste sont partout. Se multiplient sur les 220 m2 du papier peint Finger en jouant, cette fois, la carte de l’esthétisation par le biais de l’impression numérique. Ce serait donc ça être libre. Penser le monde avec un immense point d’interrogation (et quelques doigts d’honneur ? ). Ai Weiwei se met au centre de tout pour questionner sa chair culturelle. Fin connaisseur de son pays et doté d’un esprit iconoclaste, l’artiste veut voir et (se) laisser voir. Pas facile d’être un « regardeur » quand les geôles chinoises vous font encore de l’œil, même après y avoir laissé un peu de son ADN.

Les murs de la deuxième salle revêtent une composition complexe dans laquelle s’épousent le logo de Twitter et plusieurs symboles sécuritaires, faisant référence aux 81 jours de détention de l’artiste en 2011. Derrière le bling-bling des menottes, chaînes en or et caméras de surveillance, apparaissent des reflets troublants. Il faut avoir l’œil (une fois de plus !) pour saisir comme il se doit The Animal That Looks Like a Llama but is Really an Alpaca.

The Animal That Looks a Llama bit is Really an Alpaca, Ai Weiwei © mcb-a

Les œuvres les plus remarquables sont aussi les plus délicates, comme ce somptueux parterre de fleurs en porcelaine Blossom. Si l’œuvre fait référence à un événement tragique de l’histoire chinoise (la campagne des Cent fleurs en 1957, laquelle fut suivie d’une répression sanglante), elle témoigne également de la splendeur de l’artisanat chinois traditionnel. Après une première phase naturellement contemplative, l’ensemble a priori poétique, se transforme en un jardin sans éclat. Un éden mortifère, vestige de l’uniformisation dissimulée sous une apparente perfection.

Non loin des floraisons gisent Sunflower Seeds et ses cent millions de graines de tournesols en porcelaine symbolisant l’humanité. Quand l’œil (désormais averti) observe cette immensité grise, il découvre que chaque pièce qui la constitue est unique en dépit des apparences. À l’instar de l’individu noyé dans la masse de l’espèce humaine, les graines de porcelaine peintes à la main par 1500 artisans chinois, se dérobent à notre regard pour laisser place à un océan insondable.

Sunflower Seeds, Ai Weiwei © mcb-a

Les musées de géologie et de zoologie attendent notre œil aux étages. Entre les ammonites fossilisées, le crâne du Néandertal et les animaux empaillés, le dragon With Wind flotte dans l'air dissident. Symbole mythique du pouvoir impérial, le traditionnel cerf-volant chinois est ici détourné, arbore sur son corps gracile de bambou et de soie, des citations d’activistes emprisonnées ou exilés. D’autres pièces, d’une grande finesse, associent ces mêmes matériaux et clôturent l’exposition de manière onirique. On retiendra notamment le souffle léger des Broken Wings in Dreams of Flying. Le temps suspendu à quelques bouts de ficelle, et à cette prodigieuse iconographie aérienne.

Broken Wings in Dreams of Flying (entre autres), Ai Weiwei © lemounard.com

Plus de quarante œuvres signées Ai Weiwei, produites entre 1995 et aujourd'hui, sont à « regarder » au Musée cantonal des Beaux-Arts jusqu’au 28 janvier 2018. Cette exposition sera la dernière du mcb-a en ces murs actuels avant son ouverture sur le site de PLATEFORME 10.

NB : entrée gratuite

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