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"Maintenant je peux vous regarder en paix, je ne vous mange plus."

 

C'est devant un aquarium que Franz Kafka a prononcé ces mots.

 

Je me suis souvent figurée cette scène. Les grands yeux noirs de l'homme malingre et génial cédant à l'émerveillement. Ce sentiment de pure exaltation dont l'exclusivité est généralement réservée au trouble royaume de l'enfance. Les poissons à l'oeil rond et leurs écailles luisantes dessinées à la perfection. Le ballet magique, incessant, des créatures sublimes et fragiles.

À cet instant, l'auteur de "La Métamorphose" se dit que la beauté existe et qu'il est criminel de la saccager en y plantant les crocs. Quelle étrangeté d'ailleurs, que ce changement d'état contemplatif à l'état carnassier ! Que se passe-t-il donc dans le cerveau de "l'homme qui pense le monde" lorsqu'il projette de trancher la tête et vider l'être sensible qu'il est en train d'admirer ? D'aucuns répondraient que l'instinct du chasseur carnivore s'impose à l'homme qui pense. J'entends. D'autres ajouteraient le sacro-saint argument du goût. "C'est tellement bon !". J'y consens. Puis l'argument de la faim, et ma grand-mère d'ajouter : "on voit bien que tu n'as pas connu la guerre, ma petite fille !". Fort bien. Si je comprends aisément la rhétorique et l'essence qui la sous-tend (culturelle, religieuse, pragmatique etc.) mon esprit, malgré tout, n'arrive à contenir la nausée que tout cela m'inspire.

 

Je trouve heureux de s'interroger sur le bien-fondé de "pratiques" et "traditions" lorsque ces mêmes "pratiques" et "traditions" sont adoubées par un monde néolibéral globalisé. Un monde qui s'appuie sur le dogme du libre-échange pour justifier la sordide concurrence entre les peuples. Un monde où 1% des plus riches concentrent à eux seuls 50% des richesses de la planète. Un monde, comme dit Edgar Morin, "technologiquement triomphant mais culturellement défaillant". Un monde qui pense que l'hyper-connexion nous relie alors qu'elle ne fait que confronter les inégalités et nous aliéner. Un monde où l'on confond souvent progrès et performance. Un monde où les classes dominantes fabriquent un système idéologique dont l'objectif est de transformer les individus en machines à consommer. Un monde où l'on évite le plus possible la question écologique parce qu'elle viendrait troubler la précieuse mécanique. En bref, un monde où l'on soumet, exploite et écrase les plus faibles.

 

La dévoration est partout. Nous engloutissons le monde comme nous les engloutissons, eux.

 

Eux - les poissons magnifiques de Kafka et les mille milliards d'animaux marins tués chaque année. Eux - les soixante-cinq milliards d'animaux terrestres tués chaque année. Eux - que l'on nomme "viande", "produit", "jambon"; "steak"; "saucisse"; "grillades" pour agrémenter nos étés. Eux - que l'on viole et insémine à répétition jusqu'à ce qu'ils ne soient plus productifs. Eux - à qui l'on prend le lait et envoie les petits à l'abattoir. Eux - que l'on saigne encore éveillés. Eux - que l'on découpe, broie, électrocute, range dans des paquets sous une couche de cellophane. Eux - que l'on pend à des crocs de bouchers après leur avoir défoncé le crâne. Eux - dont on avale la chair, le sang, les muscles, le foie, le cœur, le cerveau et les pieds. Eux - qu'on accroche aux murs pour décorer. Eux - qui nous regardent, par-delà le monde, les zoocider.

 

"Maintenant je peux vous regarder en paix, je ne vous mange plus" disait Franz Kafka; le poète de l'étrange. Cet homme, écrivain majeur du XXème siècle, en lutte contre lui-même et contre l’absurdité d'un système qui le dépassait et l'oppressait.

Parce que je veux, moi aussi, vous regarder en paix (ailleurs que dans un aquarium). Parce que je ne peux me soustraire à la responsabilité qui est la mienne face à l'ignominie qui vous est faite chaque année, chaque jour, chaque seconde dans les abattoirs de nos sociétés prétendument "évoluées". Vous, Les Autres sensibles qui appartenez au monde et non à ceux qui se prétendent en être les propriétaires.

Je ne ne vous mange plus non parce que je vous aime d'un amour compassionnel ou parce que vos différences et spécificités m'émerveillent à chaque fois que je vous regarde ; comme si c'était la première fois. Je ne vous mange plus car comme le poète, je pense le monde. Aspire pour lui et pour ceux qui le foulent plus de décence morale, de justice et de bienveillance pour tous.

Je ne vous mange plus car il n'y a aucune justification rationnelle à vous exclure si brutalement de la marche du monde, exactement comme nous le faisons avec les individus de notre propre espèce.

 

Oui. Je veux continuer à vous regarder et m'émerveiller de votre existence. Sans vous à nos côtés, l'humanisme et la dignité des Hommes n'ont aucun sens. Sans vous à contempler, à chérir, à sentir, à caresser, le monde n'est que mensonges infâmes ; un caddie lourd et brinquebalant remplis de consommables .

 

Un absurde chaos.

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